Il libro è stato pubblicato il 15 Giugno 2010

Berlioz-1854  
 
 
 
 

Berlioz et son temps

Traduction de Danièle Polard

La Côte-Bonne-Eau, 19 Frimaire An XII

Son berceau, à ce poète en musique, fut la poétique vallée de l'Isère. Il n'y devint pas musicien. Il l'était comme il était homme. On n'apprend pas à respirer. Le génie, dans l'homme, est comme la perle dans les huîtres. L'huître ne sait pas qu'elle y est. Nous non plus. On ne sait pas comment elle s'y est formée et pourquoi elle est là, dans cette vile écaille… Le génie était en Berlioz. Il y était plus fort que tout, et il emporta sa vie comme l'Ange la tête par les cheveux du Prophète, l'arrachant aux plans de son père, qui était médecin et qui voulait que son fils fût médecin comme lui.
Jules BARBEY D'AUREVILLY




1. La marque du temps

I would sooner undertake to explain the hardest problem in Geometry, than pretend to account for it, that a gentleman of my father's great good sense, - knowing […] and curious too in philosophy, - wise also in political reasoning, - and in polemical […] no way ignorant, - could be capable of entertaining a notion in his head, so out of common track, […]. and, that was in respect to the choice and imposition of Christian names, on which he thought a great deal more depended than what superficial minds were capable of conceiving. His opinion, in this matter, was, That there was a strange kind of magic bias, which good or bad names, as he called them, irresistibly impressed upon our characters and conduct.
Laurence STERNE

La naissance d'Hector Berlioz - comme il l'a écrit ironiquement dans les Mémoires - ne fut proclamée par aucun « des signes en usage dans les temps poétiques, pour annoncer la venue des prédestinés de la gloire »: Madame Berlioz ne rêva pas, comme la mère de Virgile, qu'elle allait mettre au monde un rameau d'olivier, ni, comme Olympias, mère d'Alexandre, qu'elle portait en son sein un tison ardent. La naissance de l'homme moderne est sans fioritures. Ce qui reste à la postérité c'est la prose dépouillée de l'état civil qui enregistre sans détour la marque de son temps: Berlioz naquit le 19 Frimaire An XII de la République (11 décembre 1803, selon le calendrier grégorien momentanément suspendu), à La Côte-Bonne-Eau, nom qui disparaîtra bientôt des cartes géographiques pour faire place à nouveau à La Côte-Saint-André d'autrefois. C'était le temps de la réconciliation nationale, quand la terminologie révolutionnaire survivait - plus pour longtemps - à la perte de la liberté, car elle servait encore à définir la France nouvelle entourée de la vieille Europe et vivifiée par un jeune et brillant souverain, le premier consul Napoléon Bonaparte, qui jouait son pouvoir sur les champs de bataille et assurait aux Français le maintien des conquêtes révolutionnaires. Alors qu'aux temps obscurs de la Terreur toute allusion à la chrétienté pouvait être dangereuse, les habitants de la riante bourgade du Dauphiné, oû vivait et prospérait depuis au moins deux siècles la famille Berlioz, parce qu'il fallait sacrifier Saint André sur l'autel de l'idéologie révolutionnaire, avaient préféré, en bons modérés et avec un sens publicitaire avant la lettre, se référer à l'eau-de-vie locale - « bonne eau » précisément - plutôt qu'à des noms idéologiquement plus incisifs comme La Côte-Affranchie, ou La Côte-Egalité, ou bien à des noms historiquement imposants comme La Côte-Thermopyles ou la Côte-Marathon - écho de la pugnace résistance athénienne très en vogue dans la France encerclée par l'ennemi contre-révolutionnaire - ou à tout ce que dictait l'imagination toponymique d'une époque si tourmentée.
Il naquit de l'union de Louis Berlioz, prénom de saint et de roi - c'est sous le règne de Louis XVI que le père de Berlioz vit le jour en 1776 - et de Marie-Antoinette-Joséphine Marmion. Comme sur le prénom du saint éponyme de la ville, sur celui de la mère de Berlioz, baptisée en 1784 en hommage à une tante paternelle (et sûrement pas à « l'Autrichienne » peu aimée qui était alors sur le trône de France), s'était abattu l'inflexible couperet de la mairie de Meylan qui, lors du mariage célébré le 7 février 1803, avait omis d'en transcrire la première partie en gardant l'inoffensif Joséphine, qui avait aussi l'avantage de rappeler le prénom de la nouvelle première dame de France, Joséphine de Beauharnais; Marie-Antoinette-Joséphine était appelée familièrement Finette, soit pour éviter de fâcheuses références à la royauté de l'Ancien Régime, soit en raison de sa taille fluette qui s'empâtera après la naissance de son premier enfant. Trois jours après sa naissance, le petit Berlioz fut baptisé dans l'église du pays, l'année même oû elle redevenait le temple du Seigneur après une courte vacance du Dieu des chrétiens en faveur de la Déesse Raison, qui avait chassé le pauvre curé Claude Berlioz, grand-oncle d'Hector, réfugié à Sion en Suisse en attendant des jours meilleurs.
Il aurait dû s'appeler Joseph, selon la tradition en usage depuis un siècle au moins chez les Berlioz, tradition qui, du grand-père à l'aîné des petits-enfants, faisait alterner les Louis, les Joseph et les Louis-Joseph, et à laquelle Berlioz qui appellera Louis son fils unique restera fidèle. Toutefois les époux Berlioz voulurent innover en ce siècle naissant et choisirent un prénom nouveau dont ils atténuèrent le choix révolutionnaire en lui adjoignant pro forma le traditionnel Louis, que l'on oublia bien vite: Louis donc, mais surtout Hector, nom de héros troyen, annonçant idéalement le destin du futur compositeur qui, toute sa vie, manifestera une prédilection pour les héros de l'épopée homérique et virgilienne, depuis les sanglots adolescents à la lecture des vers consacrés aux cris désespérés de Didon sur le bûcher jusqu'à la grande composition de l'âge mûr, les Troyens, écrite « pour satisfaire une passion née dans mon enfance ».
Hector Berlioz naquit quelques mois avant la proclamation du Premier Empire, advenue le 18 mai 1804. Autre curieuse coïncidence, il mourra le 11 mars 1869, quelques mois avant la chute du Second, le 2 septembre 1870. Deux Napoléon marquent les limites de cette existence, le héros qui enflammait les esprits et le réactionnaire manipulateur, Napoléon le Grand et Napoléon le Petit, comme les nomma Victor Hugo.




2. Province française

Les Provençaux appellent les Dauphinois les Franciaux. Le Dauphiné appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est. D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au-dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably et Condillac son frère, sont de Grenoble ; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand anatomiste.
Jules MICHELET

Le Dauphiné était terre française depuis 1349 quand il tomba dans l'escarcelle de Philippe VI de Valois: sa situation géographique, enclavée entre Savoie, Provence, Languedoc et vallée du Rhône, et son territoire composé de vastes plaines et de montagnes imposantes, donc peu homogène et sans véritable unité, l'avaient toujours tenu en marge du grand pays. L'Assemblée Constituante, qui en 1790 avait réorganisé le dédale incohérent des multiples circonscriptions qui constituaient la France de l'Ancien Régime, avait divisé le Dauphiné en trois départements: la Drôme, l'Isère, les Hautes-Alpes. La Côte-Saint-André se trouvait dans le département de l'Isère, du nom du fleuve qui le traverse, et en 1803 comptait environ 3.500 habitants. « Une petite ville » selon la classification administrative adoptée sous le Consulat, qui fixait à 2.000 habitants le seuil au-dessous duquel était le « bourg », en une géographie qui donnait une photographie conforme à la réalité d'un pays oû la population urbaine à la fin du XVIIIe siècle représentait à peine 16%, avec une province constituée d'un réseau dense de petites villes ou de gros villages: lieux d'implantation de la bourgeoisie aisée, lieux de marché et de rencontre, animés par une intense activité artisanale, par un début timide d'industrialisation moderne et surtout par une production agricole qui, dans la dernière décade du XVIIIe siècle, retrouvait son dynamisme grâce à la diminution de l'impôt foncier et au développement de la petite propriété.
En quelques lignes supprimées dans le manuscrit des Mémoires, Berlioz définit La Côte-Saint-André « bourg agricole », et décrit ses habitants comme « des braves personnes de la bourgeoisie qui se définit modestement 'la société'. Elle ne se consacre pas excessivement aux petites médisances, au commérage, au boston, au whist, à la table, à la grande politique, aux tragédies de Voltaire, mais juste ce qu'il faut pour se maintenir à la hauteur de son rang ».
La grande ville proche de La Côte-Saint-André était Grenoble, avec 23.000 habitants, capitale du Dauphiné: c'est en 1783 qu'y était né Stendhal que Berlioz n'aima pas du tout et dont il ne connut jamais l' oeuvre , comme bon nombre de ses contemporains, mais auquel l'unissaient plusieurs choses. Le culte de Napoléon, avant tout. Mais aussi la piètre opinion sur la bonne société locale qui, au contraire, plaisait beaucoup aux amies de la mère de Berlioz, très inquiètes que Finette en se mariant n'atterrisse dans une petite ville « lugubre » comme La Côte. Grenoble plaisait aussi énormément quand elles étaient jeunes à ses deux sœurs qui y voyaient une métropole fascinante en comparaison de la modeste bourgade natale, dont les murs, comme le dira bien plus tard Nanci, l'aînée des deux sœurs, étaient en verre et dont les moindres gestes de chacun étaient connus ( peut-être est-ce à partir du mot 'verre' que Stendhal, passionné de jeux de mots, baptisera Verrières la « petite ville » oû se situe Le rouge et le noir).
Il partageait aussi avec Stendhal le même amour pour le lieu oû ils avaient grandi, les campagnes et les monts du Dauphiné, « témoins des mouvements passionnés de mon cœur pendant les seize premières années de ma vie », dit Stendhal, comme ils le furent pendant les dix-sept premières années de la vie de Berlioz. La Côte-Saint-André « bâtie sur le versant d'une colline, domine une vaste plaine, riche, dorée, verdoyante, dont le silence a je ne sais quelle majesté rêveuse encore augmentée par la ceinture de montagnes qui la borne au sud et à l'est, et derrière laquelle se dressent au loin, chargés de glaciers, les pics gigantesques des Alpes ». C'est là qu'il ressentit les premières crises de spleen en écoutant les monotones Rogations des paysans qui traversaient les champs, dont la mélancolique mélopée reparaîtra dans la musique des pèlerins de Harold en Italie et dans le chant des paysans au-dessus desquels galopent vers l'enfer Faust et Méphistophélès dans la Damnation de Faust.
A deux lieues de Grenoble, vers la frontière de la Savoie, se trouvait le merveilleux paysage de la campagne de Meylan: la maison du grand-père Marmion l'accueillait pendant les vacances d'été. C'est l'endroit, comme il le dit dans les Mémoires, oû il passa les plus belles heures de son enfance, oû vinrent le troubler « les premières agitations passionnées ». C'étaient les rêves de son amour d'adolescent pour la jeune Estelle aux brodequins roses qui, dans la parfaite géométrie des Mémoires, ranimera des sentiments aussi intenses à la fin de sa vie. L'histoire de l'amour de Berlioz pour Estelle Duboeuf-Fornier est tellement emplie de la rhétorique de l'amour romantique et de la chimère de l'éternel féminin que la tentation est grande pour le biographe de laisser parler les faits.
La famille Berlioz résidait à La Côte depuis des siècles, quatre cents ans selon le père de Berlioz. Un testament de 1662 en témoigne, celui d'un certain Claude Berlioz qui ne savait même pas signer son nom et qui voulait être enseveli à La Côte auprès de ses ancêtres. Depuis cette date la descendance familiale est claire et au Musée Berlioz de La Côte (maison natale du musicien), on peut la suivre sur un arbre généalogique tracé par le docteur Berlioz. Les Berlioz du XVIIe et du XVIIIe siècles étaient propriétaires de moulins à tan - écorce de chêne moulue pour le tannage des peaux situés le long de l'ancienne Rue des Moulins oû coulait autrefois un ruisseau, le Biel, qui actionnait leurs roues. Les Berlioz étaient de grands travailleurs et des administrateurs avisés, de constitution robuste comme l'atteste une mortalité infantile étonnamment basse pour l'époque; ils maintenaient l'unité de leur patrimoine en destinant le plus grand nombre de leurs enfants à l'état ecclésiastique et en laissant à un petit nombre le soin d'assurer la continuité de l'entreprise familiale. Au cours du XVIIe siècle, on assiste à une véritable promotion sociale de la famille: les Berlioz deviennent rentiers et entrent dans les rangs de la petite robe. Un autre Claude Berlioz mort en 1766 est défini dans un acte, « bourgeois » : dans la terminologie de l'Ancien Régime, qui désignait l'état permanent des personnes plus que leur activité, le terme de bourgeois était lié à un ensemble de conditions assez complexe, variable selon le lieu et que les notaires, en toute connaissance de cause, transcrivaient dans les actes. En tout cas, une indication de ce genre qualifiait une position plutôt élevée dans la hiérarchie sociale et avec des privilèges, si bien que, à la période républicaine, le terme de bourgeois disparaîtra presque totalement, connaîtra encore un certain ostracisme à l'époque impériale et redeviendra à la mode avec la Restauration, mais dans une acception bien différente: la riche bourgeoisie de la Restauration, celle de l'époque de Louis Philippe et celle du Second Empire, détient désormais les moyens de production de l'ère industrielle, et n'a plus rien à voir avec le bourgeois de l'Ancien Régime, petit propriétaire, soucieux de faire fructifier son avoir, en attendant de s'enrichir sous la République au moment du partage des biens nationaux. L'arrière-grand-père d'Hector avait commencé à élargir le patrimoine familial en achetant plusieurs propriétés aux environs de La Côte: c'est lui qui achète et restaure la future maison de famille. Son fils, Louis-Joseph, grand-père de Berlioz, devient avocat à Grenoble et robin, c'est-à-dire qu'il achète une petite charge de conseiller auditeur à la Chambre des Comptes du Dauphiné. A cette promotion sociale, Louis-Joseph ajoute la promotion plus classique d'un bon mariage avec la fille du médecin local.
En 1788, commencent en Dauphiné les mouvements des notables, avant-goût de la Révolution, auxquels succèdera la Grande Peur, celle des brigandages qui saisira les campagnes: la nouvelle d'une escarmouche entre contrebandiers et garde-frontières près d' Aoste - révolte qui aboutira à une mise à sac de demeures seigneuriales et qui prendra fin le 20 août 1789 avec la condamnation à mort de deux paysans avait pris, en passant de bouche en bouche, des accents de plus en plus sombres, en semant la terreur parmi la population. Quand les Dauphinois les plus riches et les plus actifs se furent emparés des biens de la noblesse et du clergé, ils comprirent que leur intérêt était d'en finir au plus vite avec la période révolutionnaire, abandonnèrent Terreur et guillotine et se consacrèrent à l'administration avisée de leurs biens. Dans la paisible bourgade de La Côte, contrairement à bien d'autres lieux de la province française, la Révolution ne fut finalement que la reconnaissance officielle un peu agitée d'un état de choses conforme au bien-être général, qui s'accompagna d'un développement culturel plus intense, d'un éloignement graduel de l'activité pratique à laquelle se livraient jusqu'alors nombre de propriétaires terriens au profit d'activités intellectuelles oû pourra se reconnaître l'esprit complexe et mélancolique du docteur Berlioz, le père d'Hector. Après avoir longtemps (trois bonnes années) hésité entre l'étude du droit auquel le destinait sa position d'aîné, celle des mathématiques et celle de la littérature et des arts et parmi eux la musique Louis Berlioz finit par se consacrer à la médecine qu'il alla étudier à Paris, comme il l'aurait voulu pour son fils. La médecine d'alors semblait timidement s'ouvrir à la modernité: aux dires du grand-père de Stendhal, le docteur Henri Gagnon, l'un des plus beaux esprits de toute la province, maître des maîtres du docteur Berlioz, la médecine était, au début du XIXe siècle, une science qui progressait parce qu'on avait commencé depuis peu à chercher la vérité à travers l'expérimentation et non plus sur la base de théories antédiluviennes. Comme médecin, le docteur Berlioz se distingua par quelques études dont une étude d'avant-garde sur l'acupuncture et par une attitude philanthropique dans l'exercice de sa profession venant d'une conception humaniste de la médecine, comme celle qui avait inspiré le bien plus mondain docteur Gagnon de Grenoble. Cette conception, que partageaient ces deux médecins par ailleurs si différents le plus âgé, voltairien et jouisseur, le plus jeune, rousseauiste et mélancolique venait de leur formation commune héritée des idées des Lumières: s'occuper des pauvres bénévolement, soigner les maladies vénériennes par les plantes, promouvoir la vaccination.
Chose étrange, cet homme qui se dit malheureux depuis l'enfance, tourmenté dans sa jeunesse et attristé à l'âge mûr par l'entêtement de son fils aîné à se lancer contre sa volonté dans la carrière de musicien il voulait faire de lui un médecin comme son propre père l'aurait voulu homme de loi, et en plus d'une occasion la patience de Joseph Berlioz « fut mise à dure épreuve » par les intempérances de Louis cet homme ne vit pas d'affinité entre ses incertitudes de jeunesse, la répugnance, comme il le raconte dans son Livre de raison de Louis-Joseph Berlioz médecin résidant à La Côte-Saint-André, qu'il avait éprouvée pour les gloses et les commentaires sur les lois, et les incertitudes et la répugnance qui troublèrent le jeune Hector après ses premières expériences de dissection dans les salles d'anatomie parisiennes. L'attitude sévère et rigoureuse du docteur Berlioz envers son fils, auquel le liait pourtant une profonde affection, n'avait sûrement rien de l'étroitesse d'esprit qui transparaît dans la réaction furieuse de Madame Berlioz à l'idée d'avoir donné le jour à un artiste. Cette réaction, raconte Berlioz dans les Mémoires, reflète la mentalité de la bonne société de province, attentive aux « convenances », pour qui un musicien équivalait à un vulgaire histrion qu'il était interdit d'ensevelir en terre consacrée. Et en effet, même si une révolution avait donné à l'histrion l'état de citoyen, la discussion sur la sépulture des comédiens n'était pas encore tranchée; et tous n'étaient pas le grand Talma qui, en 1826 sur son lit de mort, put se permettre de refuser les sacrements que l'archevêque de Paris voulait à tout prix lui administrer (ce même archevêque les portera quelques années plus tard à Talleyrand l'apostat). Par ce refus, l'acteur, qui avait campé dans son dernier rôle un Sylla qui semblait être la doublure de Napoléon, fit de sa mort et de la majestueuse cérémonie funèbre qui l'accompagna au Père Lachaise, un grand spectacle contre les Bourbons qui ouvrit la voie à la Révolution de juillet 1830. Une biographie de l'époque rapporte que Rodolphe Kreutzer, musicien de renom, maître de la Chapelle du Roi dans les années 1820, et dont l'oeuvre biblique, Abel, suscita chez Berlioz en 1823 de sublimes transports, ne put être enseveli à Genève oû il était mort en 1831 « parce qu'il avait travaillé pour le théâtre ».
Les Mémoires racontent que, du côté maternel, après des scènes dignes du plus pur mélo, on en vint à une véritable malédiction à l'idée qu'un fils musicien pourrait déshonorer la famille; certainement du côté du docteur Berlioz, l'hostilité envers les ambitions artistiques d'Hector venait, de façon beaucoup plus concrète et rationnelle, du fait qu'il entrevoyait toutes les incertitudes de la carrière pour laquelle son fils luttait avec acharnement. C'est peut-être dans cette ténacité doublée d'un incomparable enthousiasme que le docteur Berlioz sentit une différence de nature avec sa propre hésitation, lorsque, à l'âge de son fils, il devait s'engager dans une carrière lui garantissant une position sociale en accord avec le milieu oû il était né. Contrairement à la sienne, l'âme d'Hector était sûrement hypersensible, « électrique » et « galvanique » selon les qualificatifs qu'il emploie le plus souvent dans la correspondance et dans les Mémoires, mais non manipulable, et de tous les adjectifs qui pouvaient la décrire, le moins adapté était celui qui convenait parfaitement à celle de son père: elle n'était pas fragile. Par ailleurs, pour les fils de la Révolution, l'idée même de milieu n'avait plus les limites rigides que la recherche d'une promotion sociale avait imprimées, en dépit des lectures de Rousseau, dans la tête de leurs pères.




3. Une éducation « purement négative »

Aussi nous tous, en ce siècle, qui avons été plus ou moins malades du mal de rêverie, ne faisons pas comme ces anoblis qui renient leur aïeul, et sachons qu'avant d'être les fils très indignes du noble René, nous sommes plus sûrement les petits-fils du bourgeois Rousseau.
Charles Augustin de SAINTE-BEUVE

C'est grâce á Rousseau que les générations nées dans les dernières années du XVIIIe et au début du XIXe siècle purent jouir de quelques privilèges jusqu'alors refusés á l'enfance: l'allaitement maternel (parce qu'on avait appliqué sans nuance ce précepte á la mode, Louise Necker, la future Madame de Staël, risqua de mourir de faim dans son berceau) et la liberté de grandir et de bouger sans la contrainte des baleines qui avait jusque lá bloqué le corps des nouveaux-nés. Mais surtout c'est grâce á l'Emile que fut admis le principe révolutionnaire - dont nous imaginons mal la portée car il fait désormais partie de tous les acquis pédagogiques - qui consiste á centrer l'attention de l'éducateur, non pas sur les objectifs á atteindre ni sur les connaissances á transmettre, mais sur l'évolution naturelle de l'enfant et de sa croissance. L'influence sur le lecteur français de l'Emile était telle qu'en 1765, trois ans á peine après sa parution, Madame Necker, pour des raisons d'image, jugeait opportun de faire connaître au monde qu'elle élèverait sa fille selon les principes énoncés dans le roman de formation de Rousseau; quitte á faire ensuite tout le contraire, á se débarrasser de ces principes, á revenir á la vieille nourrice salvatrice et á passer á une éducation de grenadier qui fit de la petite fille une insupportable encyclopédie vivante qu'on exhibait dans les salons. Ce qui donnait entièrement raison á Rousseau, car ce que Madame Necker obtint de la petite Louise fut précisément l'effet redouté dans le second livre de l'Emile, où l'on mettait en garde contre le fait de forcer l'ordre naturel, en considérant que « la nature exige que les enfants soient des enfants avant d'être des homme » pour éviter d'obtenir « de jeunes docteurs et de vieux enfants ». Le roman de formation de Rousseau, banni dès 1762 á Paris et á Genève, continua cependant á entrer dans les usages et en 1774 Condorcet écrivait : « Si les corps des enfants ne sont plus opprimés par les baleines, si leur esprit n'est plus surchargé de préceptes, si au moins leurs premières années échappent á l'esclavage, c'est á Rousseau qu'ils le doivent ».
Sauf pour prouver que les idées nouvelles avaient conquis le fin fond de la province et que, entrées dans l'usage, on ne les considérait plus comme une nouveauté d'avant-garde ouverte á la seule profession du docteur Berlioz - sûrement bien plus au fait de puériculture que les habitants de La Côte - les baleines du petit Hector ne nous intéresseraient pas beaucoup. Nous pouvons toutefois présumer qu'il n'eut pas á les subir et que, par ailleurs, pour ce qui est de l'allaitement, sa mère avait suivi l'impératif de Rousseau, sans connaître probablement son concepteur ni les fins humanitaires qu'il se proposait: « Que les mères prennent la peine de nourrir leurs enfants - exhortait le philosophe dans le premier livre de l'Emile - les coutumes se réformeront d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveilleront dans tous les cœurs; l' Etat se repeuplera ».A deux mois de l'accouchement, Madame Berlioz était si belle, dodue et pleine de lait « pour satisfaire l'appétit du petit marmot »qu'elle démentait les minceurs de sylphide de son surnom, Finette, qu'une amie chère lui souhaitait de recommencer á porter dignement, une fois remplis les devoirs de la maternité.
Il est plus intéressant de savoir que d'autres contraintes, celles de l'esprit, furent épargnées á Berlioz comme á bien d'autres de sa génération. Mais pas á tous: Balzac, qui avait son âge, eut bien moins de chance; pourtant né dans un milieu de petite bourgeoisie enrichie, il fut confié á une nourrice pendant les quatre premières années de sa vie, puis il passa á l'éducation du collège. Quand le séminaire de La Côte fut fermé par décret napoléonien, probablement en 1811, Hector resta dans sa famille et son père fut son seul éducateur. « Comme la vraie nourrice est la mère, énonce le premier chapitre de l'Emile, le vrai précepteur est le père. […] Un père, quand il engendre des enfants, ne fait que le tiers de son devoir. Il doit des hommes á son espèce, il doit á la société des hommes sociables; il doit des citoyens á l'Etat ».
Que les principes pédagogiques du docteur Berlioz s'inspirent du philosophe, jusque lá lu et cité pour le Contrat social plus que pour ses romans et ses rêveries, montre que le sentiment de rejet, faisant naturellement suite aux idolâtries, n'avait en rien modifié l'accueil réservé aux principes énoncés dans l' Emile et appliqués dans La Nouvelle Héloïse et dans Les Confessions. La véritable idolâtrie avait été celle du Comité de salut public á l'égard de Rousseau en 1794, comité qui l'avait considéré comme une victime de « l'égoïsme érigé en système », comme disait Robespierre, de la « secte » des philosophes. La transformation en mythe des idées politiques de Rousseau pendant la Terreur pour justifier bien des marches á la guillotine, au nom d'une interprétation des concepts de « Vertu » et de « Liberté » de la part des idéologues révolutionnaires, (« de la divinisation de la notion de liberté absolue nous finissons graduellement par aboutir á la notion d'un absolu despotisme », écrit Isaiah Berlin) n'avait pas entraîné le rejet de la totalité de l'œuvre de Rousseau, quand les têtes des philosophes étaient tombées á leur tour. En se recueillant sur la tombe (vide, puisqu'il reposait au Panthéon) d'Ermenonville, Napoléon, - qui en réalité voulait prendre ses distances á l'égard de Rousseau, mais qui avait tout de même été un soldat de Robespierre - ne put s'empêcher d'attribuer au mérite du philosophe ce qu'était devenue la France; toutefois il émit un doute: n'eût-il pas mieux valu pour la France que Rousseau n'ait pas existé ? Mais puisque sans Rousseau, lui-même n'aurait pas existé non plus, comme le lui fit poliment remarquer le comte Stanislas de Girardin qui recueillit la réflexion du Premier Consul, celui-ci se débarrassa du problème en laissant á la postérité le soin de porter un jugement sur le philosophe comme sur lui-même.
Si on laisse de côté la production politique, les œuvres de Rousseau qui stimulèrent le plus les esprits des nouvelles générations post-révolutionnaires furent La Nouvelle Héloïse et Les Confessions, qui incluaient alors Les rêveries du promeneur solitaire, une mèche subtile qui fit peu á peu son chemin dans les sensibilités les plus ardentes, les préparant aux feux d'artifice du René de Chateaubriand . La réaction contre Rousseau vint précisément de ceux qui avaient été élevés selon ses principes, c'est-á-dire de la génération á la croisée des deux siècles: les Mémoires de Berlioz ouvrent la voie dès la préface en polémique ouverte contre Rousseau qui avait déclaré l'honnêteté absolue de ses Confessions. Edgar Quinet aussi, dans l'un des premiers chapitres de l'Histoire de mes idées, s'élève contre l'honnêteté proclamée de Rousseau qui finalement n'était qu'une série de « déguisements » de la réalité. Lorsque le jeune Berlioz, arrivé á Paris et sous la conduite de Lesueur, découvrit les immenses horizons de la musique qui le fortifiaient contre les résistances de sa famille, il disait de son père qu'il était rétrograde, « tout empli des idées de Rousseau »: c'est précisément ce qu'il écrivait á Lesueur, autre fidèle disciple de Rousseau. Le jugement ne s'appliquait pas seulement aux idées du docteur Berlioz sur la musique. Rousseau avait forgé une forma mentis, celle des parents nés á l'époque où il avait publié son traité, qui essayaient á leur tour de créer l'homme du siècle nouveau, un homme libre et surtout heureux, selon le but que se fixait la philosophie des Lumières avec sa foi dans le progrès; ce but deviendra aspiration á une quête absolue du bonheur pour la génération romantique de la Jeune France et aboutira á la frustration de la jeunesse de 1848 et á la névrose de ses héritiers immédiats. Le plan que Rousseau avait lui-même établi dans l'introduction á la première version de l 'Emile résume ce que ces pères prévoyaient pour leurs enfants et présente un synopsis de la dynamique du développement en rapport avec l'âge: « 1. L'âge de la nature (12 ans); 2. L'âge de raison (15 ans); 3. L'âge de la force(20 ans); 4. L'âge de la sagesse (25 ans); 5. L'âge du bonheur (tout le reste de la vie). Prière á la fin ».
La pratique pédagogique du docteur Berlioz partait de l'idée que l'homme est naturellement bon et doit seulement être guidé, et laissait á l'élève une large faculté de grandir sans contraintes excessives; selon cette pratique, on avançait donc en édulcorant par ci par lá, á grands coups de réalisme pratique et avec une modération toute bourgeoise, les rigueurs utopiques de l' Emile, et en adaptant aux solides principes qui règlent le milieu où l'on vit et où l'on veut continuer sereinement á vivre et á travailler, l'anarchique liberté de l'éducation « purement négative » prescrite par le philosophe:

J'appelle éducation négative celle qui tend á perfectionner les organes, instruments de nos connaissances, avant de nous donner ces connaissances et qui prépare á la raison par l'exercice des sens. L'éducation négative n'est pas oisive, tant s'en faut; elle ne donne pas les vertus, mais elle prévient les vices; elle n'apprend pas la vérité, mais elle préserve de l'erreur; elle dispose l'enfant á tout ce qui peut le mener au vrai quand il est en état de l'entendre, et au bien quand il est en état de l'aimer.

En véritable « esprit libre », comme le définit son fils, Louis Berlioz ne fut pas rigide dans l'application de ses principes pédagogiques et essaya de trouver un juste milieu entre sa pensée et les croyances religieuses de sa femme, assurant á ses enfants une éducation catholique conforme á ce qu'elle désirait. En plus d'une occasion, il ne craignit pas de s'écarter des préceptes de Rousseau et de Condillac et revint au bon vieux La Fontaine, que Rousseau jugeait trop difficile pour un enfant; á ce propos, Hector, qui recourra sans cesse dans son âge adulte aux exemples paradigmatiques des Fables, dit ne pas les avoir appréciées étant enfant et, citant presque mot á mot les explications de l' Emile, affirme que « les enfants sont incapables, en général, de sentir la profondeur cachée sous la naïveté, et la science de style voilée par un naturel si rare et si exquis ». L'éducation donnée par le docteur Berlioz stimulait l'intelligence sans exagération, comme le rapporte Ferdinand Hiller, le musicien allemand qui connut Berlioz á la fin des années 1820, d'après lequel le tout jeune Berlioz, souvent laissé á lui-même, en raison aussi de l'activité de son père, « avait la faculté de s'abandonner librement á son inclination pour les rêves éveillés en présence de la nature, bien plus qu'il n'eût fallu ». Le docteur Berlioz imposa aussi le vieux principe de l'apprentissage de la mémoire, excellent exercice que les troupes d'assaut des pédagogues contemporains (précédés par Rousseau) ont envoyé aux oubliettes.
Pour reconstituer le cursus des études en province et l'atmosphère culturelle des premières années de formation du petit Hector, on cite souvent Stendhal qui, de vingt ans plus âgé, avait eu beaucoup moins de raisons que Berlioz d'apprécier l'éducation que lui avait donnée son père. Les deux familles avaient fondamentalement la même conception de la culture et des lettres: « les lettres - comme l'affirme un biographe de Stendhal, Michel Crouzet, á propos du grand-père médecin, représentent une œuvre de 'civilisation', de communication civile, un moyen d'approfondissement et d'amélioration de l' humanitas. [...] La littérature est un discours authentique et bénéfique, qui contribue á la sagesse de l'homme: les lettres sont une 'instruction' ». La famille du grand-père de Stendhal, d'après ce que raconte le petit-fils, n'avait aucun goût pour la nature, ni pour la peinture, ni pour la musique qui n'entrèrent pas dans l'éducation d'Henri Beyle. La famille du docteur Berlioz transmit á Hector un intérêt très moyen pour les arts visuels, ne contraria en rien sa passion pour la nature qu'avait alimentée la lecture de Rousseau et jugea qu'il fallait encourager la curiosité de l'adolescent pour la musique. On pensa que la musique pouvait compléter sainement la formation d'Hector. Ainsi, quand il voulut apprendre á jouer du flageolet trouvé dans le tiroir d'un bureau, son père lui enseigna les premières notions de musique et se mit á la recherche de maîtres capables de développer les dispositions de l'élève, de lui apprendre á jouer de la flûte, puis de la guitare, á écrire une romance, pour qu'il puisse exercer la musique comme un passe-temps utile et agréable. Ce ne fut pas le cas. Le docteur Berlioz s'est probablement demandé si un tel retournement de son objectif venait de ce qu'il avait trahi par bien des aspects l'éducation naturelle prescrite par Rousseau, en donnant á son fils plus de notions que ne prévoyait le philosophe, ou si c'étaient les principes de Rousseau qui l'avaient trahi.




4. Premières « secousses poétiques »: le Transport et l'Extase

Je sentis avant de penser; c'est le sort commun de l'humanité. Je l'éprouvai plus qu'un autre. […] Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes á lire après souper, mon père et moi. […] Bientôt l'intérêt devint si vif, que nous lisions tour á tour sans relâche, et passions les nuits á cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'á la fin du volume. […] En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité á lire et á m'entendre, mais une intelligence unique á mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjá connus. Je n'avais rien conçu, j'avait tout senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvais coup sur coup, n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore; mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me guérir.
Jean-Jacques ROUSSEAU

Le deuxième chapitre des Mémoires, intitulé « Mon père. Mon éducation littéraire. Ma passion pour les voyages. Virgile. Première secousse poétique », énumère les impressions qu'a éprouvées Berlioz pendant sa première formation intellectuelle et en particulier celles des premières lectures d'enfance. Il décrit aussi ce qu'il appelle la « première secousse poétique », suscitée, exactement comme chez Hugo, Michelet et d'autres contemporains, par les pleurs et le désespoir de la reine de Carthage abandonnée par Enée, qui se transperce avec les armes de celui qu'elle aime, lève les yeux au ciel pour trouver la lumière et pousse, quand elle la revoit, ces cris déchirants qui s'imprimeront dans le cœur de Berlioz et se traduiront, un demi siècle plus tard, avec Les Troyens, dans l'ultime cri de sa Didon devant la vision de la future « Rome immortelle ». C'est la littérature, découverte avant la musique, qui fit naître les symptômes d'une névrose qui s'accentuera avec les années. Dès la prime enfance, la secousse nerveuse semble atteindre la sensibilité du musicien, provoquée par les événements personnels ou les impressions littéraires, en une complexe interaction qui crée un jeu de correspondances sans fin. Comme á l' Enéide, il restera toute sa vie fidèle á ces premières lectures: elles formeront sa sensibilité, en la préparant á s'ouvrir á la poésie de Goethe et de Shakespeare et á concevoir une musique qui intégrera tout ce que lui inspirait la littérature. Ces premières lectures lui inoculeront aussi ce mal du siècle dont Chateaubriand était alors le chantre, mal essentiellement littéraire qui accentuait l'émotivité de son caractère et le poussait á traduire dans la vie réelle ce qu'il lisait dans les romans. Ces émotions de lecture auront une traduction physique jusqu'á la fin de sa vie: des larmes jaillirent pour sa première communion, Virgile l'émut aux larmes, des flots de larmes couleront á la lecture de pages célèbres et moins célèbres, de Florian á Bernardin de Saint-Pierre , de Goethe á Shakespeare, de Hugo au Flaubert de Salammbô; elles inonderont la correspondance, les articles, les Mémoires; en 1868, un an avant sa mort, elles baigneront encore ses joues et Stephen Heller le décrit alors déclamant Shakespeare á ses amis: « Il lisait bien, mais il se laissait trop souvent aller á l'émotion; les beaux passages lui arrachaient toujours des larmes ».
Les pupilles de la future Jeune France avaient dans leurs lectures des réactions bien différentes des « émotions confuses » qu'éprouvait Rousseau dans son enfance et qui sont décrites dans les Confessions: c'était la « dangereuse » lecture des romans de la bibliothèque maternelle qui avait marqué sa jeune sensibilité. Mais face aux classiques, venant de la bibliothèque de son grand-père, cette sensibilité s'enflamma de patriotisme: en lisant Plutarque, le petit Rousseau se prenait pour un grec ou un romain et s'identifiait si bien au personnage qu'il risqua de se brûler la main au-dessus d'un fourneau en racontant l'histoire de Mucius Scevola. C'est lá que se forma « l'esprit libre et républicain » et « le caractère indomptable et fier » du philosophe. La lecture des classiques fit un tout autre effet sur les âmes hypersensibles des jeunes romantiques, á jamais marqués par l'empreinte des romans: les « émotions confuses » deviennent le « frissonnement nerveux » qui saisit Berlioz chaque fois qu'il lisait l'histoire de la pauvre reine de Carthage á son père; et celui-ci, dans sa bonté, faisait semblant de ne pas remarquer l'exaltation de son fils et le laissait se réfugier dans sa chambre pour donner libre cours á son « chagrin virgilien ». La poésie de l'antiquité le toucha, comme elle toucha ses contemporains, par la fougue et la violence des passions qui s'y exprimaient, bien plus que par l'ordre, la clarté, la modération et la sobriété du monde classique.
Extase et transport caractérisent les premiers émois de Berlioz. Extase, Transport et Enthou-siasme sont trois termes que l'on rencontrera souvent dans ses écrits. Au cours du XVIIIe siècle, ces termes s'étaient progressivement chargés de sens sous l'effet de nouvelles « préférences artistiques [qui les] firent passer peu á peu au cours du XVIIIe siècle, du néoclassicisme rationnel, ordonné, au romantisme émotionnel et intuitif »; ce sont les mots privilégiés pour définir l'aspect ineffable, inexplicable et irrationnel du Sublime, catégorie esthétique du XVIIIe siècle á laquelle Berlioz sera toute sa vie attaché. C'est le traité fragmentaire de Longin, Du Sublime, traduit en 1674 par l'arbitre suprême du néoclassicisme français, Nicolas Boileau, qui est á l'origine de l'extension de sens de ces trois termes. « Transport » n'est plus seulement l'action de porter d'un lieu á l'autre, ou mouvement de colère ou accident cérébral: il devient émotion violente qui met hors de soi celui qui l'éprouve. « Extase », terme de la vie mystique, prend de plus en plus le sens d'intime volupté qui absorbe tout autre sentiment. « Transport », « Extase » et « Enthousiasme »(on parlera plus loin de ce terme) définissent les émotions suscitées par le Beau et par le Sublime. Ils auront d'importantes applications en musique, art émotionnel par définition, selon les philosophes des Lumières, capable d'influencer les esprits et de ravir l'âme. Ce sont des termes qui ont avant tout une origine littéraire.
Le « trouble mystique et passionné » - l'extase précisément - de sa première communion, grâce auquel la musique entra pour la première fois dans l'âme du jeune Berlioz (on était aux environs de 1815), lorsqu' il entendit dans l'église, entonné par des voix virginales, l'hymne de l'Eucharistie qui se révèlera plus tard une romance profane de l'opéra de Dalayrac, Nina ou La folle par amour, est en réalité une émotion née de la littérature; mais celui qui écrit est musicien et, dans la structure de ses Mémoires, son premier souvenir doit être lié á la musique. Stendhal, qui dans son enfance aussi fut tyrannisé par un terrible prêtre pédagogue et séducteur d'âmes, dont le souvenir représentera toujours pour lui le noir du Rouge et le noir, le côté obscur de la religion, voyait dans le catholicisme un élément poétique, beau et ensorcelant, qu'il avait gardé en lui depuis l'enfance et la première communion, faite en 1794: le monde des messes et des cérémonies dont il parle dans La Vie d'Henri Brulard, publiée en1890 mais écrite dans les années 1830. Stendhal reflétait lá une sensibilité générale, mais, contrairement á Berlioz, son émotion devant la solennité des cérémonies ne s'était pas nourrie d'un texte fondamental pour l'époque: le Génie du christianisme ou Beautés de la religion chrétienne de Chateaubriand, qui, dès le sous-titre, évoque la beauté esthétique des cérémonies catholiques. Ce livre, manuel de tout jeune romantique, fut publié le 14 avril 1802, quatre jours avant que la cloche de Notre-Dame n'annonce la fête de Pâques du Concordat de Napoléon. En 1854, Sainte-Beuve voyait dans la concomitance de ces deux événements une « coïncidence extraordinaire », symbole de l' « harmonie sociale » réalisée. D'autres y virent le sens de l'opportunité et la connaissance parfaite de son temps qui caractérisaient l'auteur, le « grand paon », pour reprendre le titre de la préface de Julien Gracq aux Mémoires d'outre-tombe, qui se conclut par ces mots:

Au lointain de toutes les avenues du parc romantique, au bord du miroir d'eau, il y a ce bel oiseau qui gonfle ses plumes. « Le cri d'un paon n'accroît pas davantage la solitude du jardin déserté ». Nous lui devons presque tout.

Le Génie du christianisme était une apologie toute sentimentale et esthétique des beautés du catholicisme (plus de la moitié de la quatrième partie est exclusivement consacrée á la description de la solennité des cérémonies et á l'émotion que suscitent leurs beautés). On y prouvait l'existence de Dieu á travers l'harmonie et les merveilles de la création et on passait par l'homme pour arriver á Dieu. Le livre eut un énorme succès parce qu'il répondait á l'ardent besoin de poésie de l'homme post-révolutionnaire qui ne recherchait pas d'explications trop subtiles sur l'existence de Dieu, mais attendait des évocations pittoresques qui séduisent son imagination. Stendhal, dont l'écriture - « cet allegro intime, ce staccato gracile et un peu sec qui n'appartient qu'á lui, mais au rythme duquel la vie se met irrésistiblement á danser », pour citer encore Julien Gracq - était á l'opposé de celle de Chateaubriand, déclara, dans une lettre de 1840, qu'il n'avait jamais réussi á lire plus de vingt pages de suite de Chateaubriand et qu'il avait failli se battre en duel parce qu'il mourait de rire devant les cimes indéterminées des forêts dont se délectait le plus grand créateur de phrases spectaculaires de la poésie française, enchanteur et initiateur de toute la Jeune France qui, á un moment donné, commença á se fatiguer de ses somptueuses métaphores. Mais Berlioz n'était pas de la génération de Stendhal, il était né avec le Génie du christianisme et les somptueuses métaphores emplirent très vite son cerveau: dès qu'il se plongea dans la lecture, il puisa á pleines mains dans ce livre qui lui parlait du spectacle des cérémonies religieuses, des dimanches, des messes, des cloches et des parements liturgiques, des chants et des prières, des funérailles et des tombeaux. Mais dans le Génie Chateaubriand lui parlait aussi de la poésie de l'antiquité et de la poésie épique, de la philosophie et de la morale, il lui parlait de Dante et de la mythologie, du songe d' Enée et de celui d' Athalie, de Vénus dans les bois de Carthage, du paradis perdu et de l'enfer, des églises gothiques, de la Bible et d'Homère, de l'immortalité de l'âme et de l'amour: de celui d'Ulysse et de Pénélope, de celui d'Héloïse et d' Abélard, de celui de Paul et de Virginie, de celui de Phèdre, de celui de Didon, de l'amour paternel de Priam, de l'amour maternel d' Andromaque et de l'amour filial de l'Iphigénie de Racine. Il lui parlait aussi de la musique: mais Chateaubriand n'aimait pas celle de l' Iphigénie en Tauride de Gluck, ni celle des airs d'amour parce qu'elle n'exprimait pas « la vérité des passions ». Il lui parlait de la vraie musique, comme il disait, c'est-á-dire la musique toute littéraire de la nature, les cantiques qui chantent la louange du Seigneur « avec le vent, les chênes et les jardins de roses du désert »; il proposait au musicien de trouver son inspiration dans « les vastes harmonies des mers, celle des globes et de l'espace, et celle des séraphins dans les cieux »; et il parlait de la musique des morts, la plus sublime de toutes, « la sourde résonance des tombeaux ». Des mots, des flots de mots qui ensorcelaient et enchantaient les cœurs. Et il lui parlait surtout de cet état de l'âme que Berlioz connaîtra bien pour l'avoir éprouvé tout au long de sa vie et qui, au fond, n'est autre qu'un état d'adolescence que le romantisme de la Jeune France voulut prolonger au-delá de tout âge, le « vague des passions », dont un chapitre du troisième livre de la seconde partie du Génie du christianisme donnait une mémorable illustration, en accusant les romans, á la suite de Rousseau, d'en être la cause principale:

Il reste á parler d'un état de l'âme, qui, ce nous semble, n'a pas encore été bien observé ; c'est celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés, jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des passions augmente ; car il arrive alors une chose fort triste : le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments, rendent habile sans expérience. On est détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse ; l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite, avec un cœur plein, un monde vide ; et, sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout.

C'était ce qu'éprouvait le jeune Berlioz devant l'immensité de la nature, á la lecture des pages passionnées de l' Enéide, en entendant les Rogations qui traversaient les campagnes au printemps, ces Rogations qui se fixaient alors dans son âme, par expérience directe, comme un élément déclencheur des crises de spleen et qui l'emplissaient de désespoir quand les fidèles s'éloignaient en le laissant dans le silence, comme l'alto soliste qui, dans le troisième mouvement de Harold en Italie, pleure quand il entend la marche des pèlerins s'évanouir dans le lointain. Voilá ce qui avait modelé son âme:

Après l'exhortation, l'assemblée commence á marcher en chantant : « Vous sortirez avec plaisir, et vous serez reçu avec joie ; les collines bondiront et vous entendront avec joie. » L'étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvre la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de hautes barrières, formées d'un seul tronc de chêne ; on voyage le long d'une haie d'aubépine où bourdonne l'abeille, et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres sont couverts de leurs fleurs, ou parés d'un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour á tour les hymnes des laboureurs. Etonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s'arrêtent á quelque distance, pour voir passer la pompe villageoise.
La procession rentre enfin au hameau. […] Pour bien achever un jour si saintement commencé, les anciens du village viennent, á l'entrée de la nuit, converser avec le curé, qui prend son repas du soir sous les peupliers de sa cour. On croit entendre de toutes parts les blés germer dans la terre, et les plantes croître et se développer : des voix inconnues s'élèvent dans le silence des bois, comme le chœur des anges champêtres dont on a imploré le secours : et les soupirs du rossignol parviennent á l'oreille des vieillards, assis non loin des tombeaux.

L'enchantement résonne en écho dans la page des Mémoires que l'élève consacra á la même cérémonie et qui, parce qu'elle vient d'une expérience maintes fois vécue, en paraît plus belle et prouve en même temps les capacités littéraires de Berlioz.
Dans le Génie, Chateaubriand lui décrivait aussi « la grandeur, l'étonnante mélancolie » du spectacle des nuits de lune parfumées d'une brise embaumée et bercées par le bruit lointain des cascades du Niagara, nuits bouleversantes et qui reparaissent dans les nombreux clairs de lune que Berlioz a composés: un exemple entre tous est celui du quatrième acte des Troyens, avant le duo final, où souffle également une brise emplie des parfums d'une terre lointaine qui vient effleurer Didon et Enée et toute la cour, quand, abandonnant les tristes souvenirs de la chute de Troie, ils sortent du palais á la clarté de la lune africaine et entonnent le septuor enchanté, tandis que derrière leurs voix on entend le bruit paisible du flot qui se brise sur la plage carthaginoise, un bruit continu, éternel et immobile comme celui que décrit Chateaubriand: « au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient á travers les forêts solitaires ». Ce livre contenait aussi la démonstration pratique du « vague des passions », le bref roman René; et le célèbre « Levez-vous vite, orages désirés » devint l'expression de la tempête du coeur et des tempêtes de la musique que voulait composer Hector Berlioz.




5. Les bergers en culotte rose

Je suis á peine á mon printemps
Et j'ai déjá des sentiments
VOLTAIRE

Outre les ardeurs épiques suscitées par les héros de l' Enéide, les Mémoires nous décrivent les rêveries pastorales de l'enfant de douze ans dans l'atmosphère bucolique et sentimentale du roman Estelle et Némorin qui attirèrent Berlioz, avant même la mélancolie en pose sculpturale de Paul et Virginie et l'extase religieuse du Génie du christianisme. Estelle et Némorin avait été publié en 1788 par Jean-Pierre Claris de Florian, petit-neveu de Voltaire, beaucoup plus connu pour ses Fables, encore éditées aujourd'hui, que pour ses histoires d'amours pastorales sur lesquelles s'est accumulée la poussière du temps. Quand il rencontra le jeune Florian á Ferney où s'était retiré le philosophe, Voltaire, frappé par la grâce, la vivacité et les grands yeux spirituels de son petit-neveu, l'avait surnommé Florianet, « nom qui était tout un horoscope ». Florianet se promenait alors habillé en berger, dans un costume blanc orné de rubans roses, tenant par la main une pastourelle blanche et rose comme lui, chantant á l'anniversaire de Mademoiselle Clairon les vers composés pour l'événement par le célèbre grand-oncle: « Je suis á peine á mon printemps / et j'ai déjá des sentiments ». Dans ses atours, Florianet écoutait, bouche bée, son oncle Voltaire lui raconter les Fables de La Fontaine; et l'oncle ne s'apercevait pas qu'imperceptiblement les germes de la maladie de Jean-Jacques envahissaient la sensibilité de son jeune neveu, lequel se rappellera toute sa vie - et l'enregistrera dans ses Mémoires d'un jeune Espagnol - l'émotion qui fut la sienne á la fin de cette mémorable fête nocturne devant le spectacle de l'aurore naissante au-dessus des Alpes: on était en juillet 1765, tout un monde pendant une soirée de famille !
De la maison du grand-père maternel de Berlioz aussi, á Meylan, tout proche de Grenoble, où la famille d'Hector passait trois semaines de vacances á la fin de l'été, on pouvait jouir d'un paysage tout á fait semblable á celui de Ferney-Voltaire, un paysage fait pour émouvoir des sensibilités que la succession rapide des événements, avec la maladie de Jean-Jacques et l'éclipse progressive de la raison, avait rendues autrement plus électriques que celles de Florianet. Le troisième chapitre des Mémoires décrit justement ce lieu (« un des plus romantiques séjours que j'aie jamais admirés »): tout près de lá se trouvait « la maisonnette blanche » de Madame Gautier. Le diminutif est de rigueur parmi les pastoureaux de Florian: blancheurs enfantines et adolescentes rougeurs. Autour de la maisonnette le paysage était agrémenté d'une tour en ruine, de très beaux bois et de l'imposante masse du rocher du Saint-Eynard (« une retraite évidemment prédestinée á être le théâtre d'un roman »). En été, Madame Gautier accueillait deux jeunes filles, ses nièces: la plus jeune s'appelait Estelle Duboeuf, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans, six de plus qu'Hector. Plongé dans la énième lecture du livre douceâtre de Florian dérobé dans la bibliothèque paternelle, le petit Hector était prêt á s'attacher á la première silhouette qui éveillerait en lui l'idéal féminin littéraire qui emplissait son imagination. Encore une fois un nom marque un destin: Estelle sera l'amour de toute une vie. Berlioz s'identifia aussitôt á Némorin, en tombant éperdument amoureux des « brodequins roses » d'Estelle dont « la chevelure était digne d'orner le casque d'Achille et aux pieds […] de Parisienne pur sang ». Ces brodequins resteront pour toujours imprimés dans sa mémoire quand ils dansent avec les éperons scintillants et sonores de l'oncle Marmion en uniforme de lancier. Cette scène, comme l'éclair d'une photographie, éblouit l'enfant et débrida le moteur d'une imagination sans frein: il se désespérait la nuit, le petit Hector, et le jour il courait se cacher dans les champs de maïs « comme un oiseau blessé, muet et souffrant ». Les pages des Mémoires, qui s'ouvrent sur la fraîcheur des amours pastorales pour Estelle, s'achèvent par les lettres vibrantes de passion écrites á Madame Fornier qui, au seuil de ses soixante-dix ans, défendait résolument le cours paisible de ses dernières années contre l'assaut du maître turbulent, et, en bonne et patiente grand-mère, á qui l'expérience a enseigné qu'il faut distraire « les enfants qui ne sont pas raisonnables » en leur montrant des images, lui envoyait son portrait pour lui rappeler « la réalité du moment et détruire les illusions du passé ». Mais naturellement, cela ne calmera pas l'ardeur de Berlioz qui, en quarante ans et plus, était restée intacte, parce qu'il ne s'était pas agi d'une bluette d'été ni d'une passion, mais d'une disposition de l'esprit.
« Les bergers en culotte rose depuis Fontenelle jusqu'aux amours d'été ont été la marotte pendant quarante ans », lit-on dans le Journal de Delécluze, peintre et critique d'art, ami de Stendhal et appartenant comme lui á la génération de 1780. Florian anima les amours d'été des enfants de toute une génération: ses pastorales ne furent pas seulement un livre de lecture, mais, écrivit Sainte-Beuve, « un âge de notre vie ». Les « histoires puériles » et les « illusions enchantées » d'Estelle et Némorin ont façonné la sensibilité de tous ceux qui franchissaient le seuil de la jeunesse dans les premières décennies du siècle. Tout le charme de ces aimables douceurs qui coloraient la réalité de teintes pastel et la peuplaient de bergers parlant un langage aussi élégant que leurs costumes, fondait comme neige au soleil dès que l'on quittait cette phase délicate de la vie. « Il faut lire Florian á quatorze ans et demi. A quinze ans, si on est un tant soit peu précoce, il est déjá trop tard », affirmait Sainte-Beuve. Berlioz le lut entre douze et quatorze ans, et ces pages modelèrent toute sa sensibilité: amour pour la nature, sentiment de l'absence et de la solitude, vocation musicale; en 1821, après avoir transformé la littérature en vie réelle, il tenta de la retransformer en musique et de donner au monde un témoignage de son aventure sentimentale en composant un opéra, Estelle et Némorin: belle prouesse de construction biographique, si elle avait réussi, pour celui qui, dans les années futures, allait être si attentif aux coïncidences et assurerait une vie musicale á son intimité amoureuse, avec la trilogie de la Symphonie fantastique (où apparaissait Henriette Smithson, sa future femme), de Lélio (où se montre la malicieuse Camille Moke, l' Ariel de La Tempête, la pianiste avec qui il s'était fiancé en 1830) et de Harold en Italie. Dommage que le projet n'ait pas eu de suite, vu le résultat ridicule de l'opéra du point de vue de la musique comme des vers, confiés au talent de Hyacinthe Gerono, élève de Lesueur « qui se piquait un peu de poésie ».Gerono fut un choix par défaut: auparavant Berlioz avait osé demander un livret á un membre de l'Académie, professeur de littérature au Collège de France. Il était allé frapper á la porte de François Andrieux qui, très courtoisement, avait décliné l'offre. Avec la même courtoisie, Andrieux avait conseillé de jeter au panier la tragédie Cromwell, oeuvre en alexandrins de Balzac; mais dans ce cas ce n'était pas l'écrivain en herbe qui avait frappé á sa porte, mais sa terrible mère, désireuse de savoir si son fils avait vraiment du talent, comme il s'obstinait á le penser, ou s'il convenait, comme elle le pensait, elle, de lui faire obstacle et de l'orienter vers un métier plus raisonnable.
Malgré l'échec de l'opéra, il nous reste un témoignage bien précis de ce qu'inspirèrent alors « les lieux honorés par les pas, éclairés par les yeux et les petits brodequins roses » de son Estelle aimée: avant même de penser á l'opéra, il avait composé sur quelques vers de la pastorale de Florian (« Je vais donc quitter pour jamais / Mon doux pays, ma douce amie ...») une romance - brûlée avec tous les essais de jeunesse - dont la triste mélodie (chacune de ses pensées était alors couverte d' »un crêpe noir » á cause de son amour « romanesque » et infortuné) lui reviendra á la mémoire en 1829 quand il entamera la composition de la Symphonie fantastique: c'est la mélodie des cordes avec sourdine, au début de Rêveries - Passions. La romance de jeunesse lui parut capable d' exprimer la tristesse désolée d'un jeune cœur tourmenté par un amour sans espoir. Estelle, « Stella montis », « la nymphe, l'hamadryade du Saint-Eynard », c'est aussi le motif conducteur des Mémoires, ajouté a posteriori (on ne trouve aucune allusion dans les pages publiées séparément sous forme d'articles), pour donner un sens unitaire au recueil de ses souvenirs. Transfigurée en Ariel, en Ophélie, en Juliette et en Didon, elle sera toujours, comme il le lui avouera á la fin de sa vie, la muse de sa musique la plus inspirée.
Le chevalier Florian, qui mourut de douleur en 1794 car son âme délicate faite pour le bonheur, ne put supporter un bref emprisonnement pendant la Révolution (« son coeur se noya dans une seule goutte d'amertume », écrivit Sainte-Beuve), était déjá dépassé aux yeux de ses contemporains, dont certains avaient hâte, dans cette bêlante atmosphère de moutons et de bergers, de voir arriver un loup qui fasse justice. « Pour réveiller ta Bergerie, / Oh! Qu'un petit Loup viendrait bien », chantait un poète, Le Brun. Quelques années encore, et la diablerie romantique réalisera l'autodafé. « Fade », (« de la soupe au lait », disait déjá Marie-Antoinette quand elle parlait des romans larmoyants de Florian) est le qualificatif qui revient sous la plume des critiques á propos de Florian. Parmi eux, le Berlioz de la maturité, même si Estelle et Némorin avait offert á l'adolescent la première identification littéraire, annonciatrice d'un bien riche avenir. Quand il eut dépassé l'adolescence et son attachement á cette adolescence, la saveur insipide des pastorales lui devint insupportable á lui aussi, si obstinément fidèle á ses premières impressions au-delá du temps et des modes. Comme d'autres contemporains, il passa á autre chose: « Comme Florian ne me convenait plus, je repris Paul et Virginie » dit l'héroïne d'un roman épistolaire de l'époque cité par Sainte-Beuve, qui ajoute: « En effet c'est Paul et Virginie qui succédait tout naturellement dans notre imagination juvénile á cette première ébauche de Florian, et qui mérite d'y demeurer la page idéale ». C'est exactement ce qui arriva á Berlioz! Après avoir replacé Estelle et Némorin de Florian dans la bibliothèque paternelle, Hector fut irrésistiblement attiré par la morale mélancolique du Paul et Virginie de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, que Chateaubriand, dans l'une de ses phrases somptueuses comparaît á « la lueur uniforme que répand la lune sur une solitude ornée de fleurs ».
Mais Florian n'était pas totalement sorti de sa vie: il est singulier qu'en 1838, pendant le service funèbre aux Invalides pour le général Damrémont, mort á la prise de Constantine, le compositeur Hippolyte Monpou, face aux énormes difficultés d'exécution du Requiem, dise au chanteur Duprez que « si Berlioz doit aller en enfer, son supplice sera de mettre en musique une pastorale de Florian ». Il l'avait déjá fait vingt ans plus tôt.




6. Paul et Virginie, la vache philanthrope et la mélancolie

Le sublime lasse, le beau trompe, le pathétique seul est infaillible dans l'art. Celui qui sait attendrir sait tout. Il y a plus de génie dans une larme que dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques de l'univers.
Alphonse de LAMARTINE

Si les bâillements furent nombreux dans le salon de Madame Necker, á la lecture que le pauvre Bernardin de Saint-Pierre avait faite en 1784 de son « humble pastorale », Paul et Virginie (dont il attendait « autant de célébrité que celle que les poèmes sublimes de l'Iliade et de l'Odyssée ont valu á Homère », comme il l'affirma dans le Préambule á l'édition de 1806), c'est seulement parce que les « beaux esprits »(parmi ceux qui étaient présents, Buffon et l'abbé Galiani) qui le fréquentaient étaient trop pris par le raffinement et l'affectation de leur esprit pour s'intéresser á la sentimentalité naïve dont le livre débordait: « ils ne comprenaient pas qu'ils étaient maintenant dépassés ».
Tragique histoire d'un amour grandi « loin des cruels préjugés de l'Europe » - dit l'avant-propos de l'édition de 1788 - dans la « beauté morale d'une petite société » qui vit en se contentant du « bonheur de l'égalité », Paul et Virginie, comme Estelle et Némorin, est une pastorale: une pastorale exotique qui, au lieu de placer le couple d'amants « au bord des ruisseaux, dans les prés et sous le feuillage des hêtres », les installe « á l'ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleur », en expliquant que « notre bonheur consiste á vivre en suivant la nature et la vertu », une nature étrangère á la corruption humaine et á la dépravation de la civilisation, c'est-á-dire loin de Paris et des esprits raffinés qui le peuplent: « Le raffinement est un vice, et malheur á cette société pour qui il devient une qualité digne d'estime ». Du Paris raffiné viendra en effet la menace pour le sublime amour des deux jeunes gens élevés comme de parfaits élèves de l'Emile et qui, selon ce que raconte le vieillard que l'auteur rencontre sur l'île, se tenaient fraternellement la main dès le berceau.
Le temps de l'innocence, la première partie du roman, fait vite place á celui de la culpabilité: aux premiers signes de sensualité, les deux héros voient se briser le bonheur édénique de l'enfance et sentent naître dans leur âme l'amour passionné et symboliquement incestueux; la nature jusque lá amie, déchaîne un cyclone dévastateur. Vient le temps de la séparation et l'intrigue se déplace en Europe pour retourner sur l'île dans la quatrième et dernière partie, l'idylle funèbre. La pauvre Virginie arrachée par la société á l'étreinte de Paul, mais pure et fidèle, fuit Paris et son univers de corruption pour retourner sur l'île où vit son bien-aimé; mais au moment où ils vont se retrouver, elle est victime du naufrage de son navire, le Saint-Géran. Dans la mort, Virginie se fait ange, « pur et inaltérable comme une particule de lumière », et son amant, qui de la côte a assisté au désastre, incapable de lui survivre, meurt á son tour pour s'unir á elle dans l'éternité.
Le livre dispense au lecteur la même sagesse philosophique dont Bernardin de Saint-Pierre avait fait preuve dans les Etudes de nature, auquel le texte de Paul et Virginie était joint comme illustration, sous forme romanesque, de ses théories. Comme les Etudes, Paul et Virginie contient un bon nombre de niaiseries reconnaissant la présence de Dieu dans la nature avec la conviction qu'elle est beaucoup facile á percevoir par le sentiment que par la raison. Dans son zèle providentialiste, l'auteur avait accumulé une série d'intuitions ridicules: que dire en effet de l'éclairante explication de Bernardin de Saint-Pierre sur les quatre mamelles de la vache, qui ne met au monde qu'un seul veau ? Rien de plus simple, soutient l'auteur, étant donné qu'une mamelle est réservée á son petit et les trois autres servent aux besoins de l'humanité. La vache est philanthrope. Ou sur l'existence des volcans, créés par Dieu pour nettoyer la saleté des mers ? Ou sur la forme du melon, ingénieusement sculpté par la providence pour pouvoir être partagé en famille ? Ou de la sagesse divine qui créa la mouche noire pour qu'on la voie quand elle se pose sur une peau blanche (Bernardin de Saint-Pierre qui fut l'un des premiers á reprocher á l'Occident l'esclavage et les conditions de vie imposées aux indigènes, oubliait que les mouches se posaient aussi sur les peaux noires). De tels enfantillages, dont on dut rire aux éclats dans le salon de Madame Necker, se retrouvent á foison dans Paul et Virginie, accompagnés de la dignité pompeuse des leçons de morale et de la fixité des personnages pur style Louis XVI. Mais tout cela, que notre sensibilité peine á comprendre, est ennobli par un sentiment nouveau dont on devine toute la modernité. Du merveilleux, Plaisir du mystère, Du sentiment de la mélancolie, Plaisir de la ruine, Plaisir des tombeaux, Plaisir de la solitude: les titres des Etudes nous donnent un avant-goût de la littérature á venir, et du Chateaubriand du Génie du christianisme, fasciné par la magie de la morale mélancolique du roman de Bernardin de Saint-Pierre. Paul et Virginie était un manuel de l'amour romantique reflété dans la nature, qui avait hérité de la Nouvelle Héloïse la poésie de ces paysages qui faisaient écho á l'âme et aux sentiments des hommes et il les avait transportés dans un cadre exotique, annonçant á la nouvelle génération des horizons inexplorés de l'esprit et de la nature. Que de mers, et surtout que de mers en tempête, reflèteront le bouleversement de l'âme romantique dans la littérature et dans la musique, celle de Berlioz surtout !
« Idylle et roman á la fois », comme le décrivit Jules Janin dans la préface á l'édition de 1869, Paul et Virginie était pour Lamartine, un manuel de l'amour naïf: un livre semblable á une page de l'enfance du monde arrachée au cœur humain et toute baignée de larmes et qui, par quelques notes « très simples », touchait le cœur, « cet instrument agencé par Dieu lui-même », faisant ainsi pleurer tout un siècle, un siècle lassé du sublime, trompé par le beau et recherchant l'illusion du pathétique. Lecture que Flaubert allait introduire parmi celles qui enchantèrent et déformèrent la sensibilité d'Emma Bovary.
Pour Berlioz, le pathétique de Paul et Virginie ne passa jamais de mode et continua á l'émouvoir toute sa vie: dans un article de 1846 sur le Paul et Virginie de Rodolphe Kreutzer, « comédie mêlée d'ariettes », qui reparaissait cinquante ans plus tard sur la scène de l'Opéra-Comique, Berlioz rend d'abord hommage á Lesueur, son vieux maître un peu poussiéreux, et vante les mérites du Paul et Virginie que ce dernier avait composé en 1794; puis il s'arrête sur le livret, et critique Favières, le librettiste de Kreutzer que Bernardin de Saint-Pierre avait renié, parce qu'au tragique épisode de la mort des deux amants, il avait préféré une fin heureuse (comme d'ailleurs le librettiste de Lesueur, Du Breuil, en harmonie avec les goûts de l'époque) et, jetant Paul á l'eau pour sauver Virginie au moment du naufrage du Saint-Géran, avait par lá même dénaturé tout le sens du roman. Berlioz reproche á Favières de n'avoir retenu de Paul et Virginie que « l'aspect gracieux et charmant », et d'avoir de ce fait évité tout ce qu'il y a « de grandiose, de beau, de solennel dans le poème », sans rien comprendre de « tous ces tableaux enchanteurs de la nature la plus grande, la plus belle, la plus colorée qui soit, dans le silence solennel de ces forêts majestueuses, dans les doux battements de ces deux cœurs jumeaux, dans le doux frémissement de leur séparation ».
Lorsqu'il rencontra le vieux Berlioz á l'époque de son amour renouvelé pour Estelle Duboeuf et qu'il apprit de sa bouche tous les détails de l'histoire qui allait remplir les dernières pages des Mémoires, Peter Cornelius resta stupéfait devant cette si tenace fidélité á l'idéal de sa jeunesse: « L'homme a encore un cœur digne de Paul et Virginie « . Dans son testament Berlioz laissa á son ami Ernest Reyer qui l'assista dans ses derniers instants, un exemplaire du Paul et Virginie annoté de sa main: « Les mots 'admirable, touchant, sublime, dramatique, délicieux, déchirant' reviennent continuellement sous la plume de l'illustre maître - écrit Reyer en 1876 dans le « Journal des Débats » en faisant la critique d'un énième ouvrage sur Paul et Virginie - et plus d'un passage du chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre lui rappelle son poète préféré, le chantre de Didon et Enée ». « Musique et peinture, c'est digne de Virgile », annotait Berlioz sur la page où les deux jeunes gens se perdent dans la forêt et où Paul, laissant Virginie se reposer, monte sur un arbre et cherche á l'horizon la montagne des Trois-Mamelles, mais il ne voit que les lumières et les ombres projetées par le soleil couchant sur les cimes des arbres et il n'entend que les bruits et les silences qui montent de la forêt tropicale au crépuscule. Paul et Virginie lui rappelait aussi l'autre poète tant aimé, Shakespeare: sur le même exemplaire reviennent les commentaires « Divin, ô sweet love » devant les déclarations d'amour des deux amants, ou bien « Fils de Shakespeare » pour la description de la nuit des Tropiques: « Peut-être se souvenait-il - se demande Reyer - de cette nuit étoilée, de ce bourdonnement d'insectes, de ces murmures d'oiseaux, quand il a composé l'immortel duo que chantent, dans Béatrice et Bénédict, Héro et Ursule? »




7. Génie

Les poètes cherchent le génie bien loin, tandis qu'il est dans le cœur.
Alphonse de LAMARTINE

Ah, frappe-toi le cœur, c'est lá qu'est le génie !
Alfred de MUSSET

La formation essentiellement littéraire que Berlioz reçut á la Côte-Saint-André, sous l'aile protectrice de son père, et le déroulement inhabituel de ses études musicales furent á l'origine de la singularité qui le distingua dans le panorama musical parisien: singularité que perçurent tous ceux, favorables ou non, qui assistèrent á la première de la Symphonie fantastique, le 5 décembre 1830, et surtout á la grande kermesse du concert du 9 décembre 1832 où, en complément de la symphonie, fut exécuté le mélologue Le retour á la vie, confession publique d'un journal intime faite par un acteur. La littérature fut le moyen par lequel Berlioz entra en contact avec certaines expressions de la nouvelle sensibilité romantique. En ce qui concerne la musique, les nouveautés n'avaient pas encore atteint la France, qui en ce domaine était freinée par des questions esthétiques plutôt dépassées - comme on le verra aussi dans le cas de Lesueur - qui maintenaient l'art musical en marge du vaste mouvement d'idées qui révolutionnait alors la pensée. Les circonstances qui éveillèrent Berlioz á la musique - l'extase de sa première impression musicale racontée dans les Mémoires, quand il entendit la mélodie de Dalayrac le jour de sa première communion, en est le symbole - ainsi que sa formation provinciale et solitaire, ont créé des conditions initiales tout á fait particulières. A quoi s'ajoute la rencontre á Paris de Lesueur qui le soutint dans certaines des idées qu'il avait élaborées dans la solitude, avec l'appoint d'une imagination amplifiée par la lecture et en l'absence totale jusqu'á ses dix-sept ans de relations concrètes avec le monde musical. C'est dans ces conditions que ces questions marginales et dépassées de l'esthétique musicale française atteignirent Berlioz et le marquèrent aussitôt, au point de rendre encore plus singulière sa position d'anachronisme moderniste.
Ferdinand Hiller, avec les souvenirs qu'il garde de Berlioz et avec ce que Berlioz lui avait raconté de sa jeunesse, reconstitue les premières expériences musicales de l'adolescent á La Côte-St André et exprime sa stupeur devant l'absence d'une éducation pianistique:

Plus que toute autre chose, l'occupation de la musique remplit bien des heures heureuses [de l'adolescent Berlioz]. Dans ce cas aussi, son père, comme toujours soucieux [de l'education de son fils], fut son premier enseignant, même si un ou deux musiciens qui ne se distinguaient pas particulièrement dans leu art apportèrent leur concours. Il apprit facilement á lire á vue, et acquit rapidement une habileté certaine en plusieurs instruments. Mais quels étaient les instruments dont il pouvait disposer pour satisfaire sa passion croissante pour la musique ? Le flageolet, la flûte et la guitare! [Il n'apprit jamais le piano et] le fait que dès l'enfance, avant même d'avoir écouté une quelconque musique décente, il s'essaie déjá á la composition, et á la composition á plusieurs parties, […], en dit long sur ses capacités musicales. Jamais compositeur destiné á devenir célèbre, ne passa son enfance dans des conditions moins favorables au développement de son talent musical! […] Dans toute l'histoire de la musique il n'est pas d'autre exemple de compositeur qui, parvenu á son dix-huitième anniversaire, ne connaisse et n'ait écouté si peu de musique que Berlioz; il avait á peine l'idée de ce qu'un musicien appelle musique.


Berlioz avait exercé son imagination d'enfant sur les lieux exotiques de la mappemonde devant laquelle il s'arrêtait émerveillé, des lieux dont il connaissait les noms par cœur et vers lesquels il rêvait de partir pour des voyages aventureux; il avait aussi rêvé sur les pages des volumes de la Biographie universelle créée en 1806 par les frères Michaud, dont le plus jeune, Louis-Gabriel, fut le principal artisan, et le plus âgé , Joseph-François, le plus connu. Après avoir consacré un livre á l'exotisme de l'Inde, Joseph-François avait écrit une importante Histoire des croisades, en sept volumes publiés de 1817 á 1822, célèbre aujourd'hui encore, parce que pour la première fois on y abordait l'histoire des croisades en prouvant l'importance du document original. Cependant l'histoire racontée par Michaud était toujours enrichie de couleurs romantiques et souvent aussi romancée, mais elle s'accordait au goût de l'époque, déjá éveillé par Chateaubriand: elle contribuait á réévaluer un Moyen-Age jusque lá considéré comme barbare et qui triomphait dans les décors de style troubadour du roman Mathilde de Madame Cottin et sur les scènes des théâtres. Des théâtres de boulevard surtout, où l'on donna en 1813 Les chevaliers de Malte, ou l'ambassade á Alger qui inspirera une dizaine d'années plus tard Le croisé en Egypte, de Meyerbeer, qui fut d'abord représenté en Italie, puis marqua les débuts parisiens en 1825 du compositeur allemand au Théâtre Italien.
La bibliothèque du docteur Berlioz, très á la page, comme le montre la correspondance avec son fils (un exemple parmi d'autres : l'édition italienne de 1827 des Promessi Sposi lui parvint dans la traduction française intitulée Les fiancés, dans les premiers mois de 1828), accueillit aussitôt les premiers volumes de l'immense biographie universelle des frères Michaud qui avaient fait appel pour sa rédaction á une société littéraire composée d'au moins trois cents spécialistes, l'élite de l'Académie de l'Empire et de la Restauration. La publication commença au début des années 1810 et continua jusqu'en 1828 (il y eut ensuite plusieurs mises á jour). Un vrai monument, très courageux, vu l'époque où l'on entreprit sa rédaction, sous le règne de Napoléon, ce qui rendait particulièrement délicat le choix des célébrités faisant l'objet des biographies. Dans ces volumes, comme il le raconte dans les Mémoires, Berlioz lisait les vies d'hommes célèbres, parmi lesquels figuraient aussi quelques grands musiciens: « tous les hommes morts et vivants qui ont marqué la fin du XVIIIe siècle et le début de celui-ci », d'après le titre complet de la première édition de la Biographie universelle. Quels étaient les exploits des hommes jugés dignes de figurer dans l'immense ouvrage? Quels étaient les exploits de ceux qui avaient consacré leur vie aux arts, et á la musique au premier chef ? Qu'est-ce qui distinguait la vie des génies de celle du commun des mortels ? En quoi consistait le génie qui permettait á un esprit de dépasser de cent coudées le reste des humains et que pouvait en percevoir un jeune homme de province ?
C'est sûrement en lisant Le Génie du christianisme que le jeune Berlioz se familiarisa avec le nouveau concept de génie apparu au seuil du romantisme. Le scepticisme est le début de la décadence du goût et du génie, disait Chateaubriand. Le génie était dans la poésie de la foi: c'est pour cela que le XVIIIe siècle, le siècle où la sagesse humaine était rangée par ordre alphabétique dans l'Encyclopédie, « cette Babel de la science et de la raison », avait connu peu de génies, á part Rousseau. Dans La Nouvelle Héloïse, il avait écrit: « En dehors de l' Etre qui existe, il n'y a rien de beau sinon ce qui n'existe pas ». C'est au cœur, disait Chateaubriand dans Le Génie, qu'il fallait 'adresser pour trouver la raison de Dieu, ce que n'avait pas fait le siècle du scepticisme. Une image de l'intellectuel se formait ainsi en nette opposition avec celle qui l'avait précédée, un intellectuel sensible, enthousiaste, mélancolique, tragique, héroïque, dominé par la passion. Le pas á franchir était très court pour faire passer la foi du christianisme esthétique du Génie du christianisme á la mission de l'art. Le mot génie avait changé très rapidement de sens: de l'idée que le génie représentait l'ensemble des aptitudes innées, des facultés intellectuelles, des dispositions morales de l'homme - c'est sa signification au XVIIe siècle - on était passé á une intelligence organisatrice (ingenium) telle que l'entendent les philosophes du XVIIIe siècle. Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, le mot se modifie encore, jusqu'á impliquer une fusion entre l'ingenium et la force du genius. Le génie n'est plus seulement intelligence organisatrice, il indique une expérience existentielle qui concerne l'homme « sensible » dans sa totalité.
Pour rendre compte du mystère de la création artistique, Diderot s'efforçait de donner une définition du mot génie dans l'article qui lui est consacré dans l'Encyclopédie et excluait en tout cas que la sensibilité excessive fasse partie du génie:

Il y a dans les hommes de génie, poètes, philosophes, peintres, orateurs, musiciens, je ne sais quelle qualité d'âme particulière, secrète, indéfinissable, sans laquelle on n'exécute rien de très-grand et de beau. Est-ce l'imagination ? Non. J'ai vu de belles et fortes imaginations qui promettaient beaucoup, et qui ne tenaient rien ou peu de chose. Est-ce le jugement ? Non. Rien de plus ordinaire que des hommes d'un grand jugement dont les productions sont lâches, molles et froides. Est-ce l'esprit ? Non. L'esprit dit de jolies choses et n'en fait que de petites. Est-ce la chaleur, la vivacité, la fougue même ? Non. Les gens chauds se démènent beaucoup pour ne rien faire qui vaille. Est-ce la sensibilité ? Non. J'en ai vu dont l'âme s'affectait promptement et profondément, qui ne pouvaient entendre un récit élevé sans sortir hors d'eux-mêmes, transportés, enivrés, fous ; un trait pathétique, sans verser des larmes, et qui balbutiaient comme des enfants, soit qu'ils parlassent, soit qu'ils écrivissent. Est-ce le goût ? Non. Le goût efface les défauts plutôt qu'il ne produit les beautés ; c'est un don qu'on acquiert plus ou moins, ce n'est pas un ressort de nature. Est-ce une certaine conformation de la tête et des viscères, une certaine constitution des humeurs ? J'y consens, mais á la condition qu'on avouera que ni moi, ni personne n'en a de notion précise, et qu'on y joindra l'esprit observateur. […]. L'esprit observateur dont je parle s'exerce sans effort, sans contention ; il ne regarde point, il voit ; il s'instruit, il s'étend sans étudier ; il n'a aucun phénomène présent, mais ils l'ont tous affecté, et ce qui lui en reste c'est une espèce de sens que les autres n'ont pas ; c'est une machine rare qui dit : cela réussira… et cela réussit ; cela ne réussira pas… et cela ne réussit pas ; cela est vrai ou cela est faux… et cela se trouve comme il l'a dit. Il se remarque et dans les grandes choses et dans les petites. Cette sorte d'esprit prophétique n'est pas le même dans toutes les conditions de la vie ; chaque état a le sien. Il ne garantit pas toujours des chutes, mais la chute qu'il occasionne n'entraîne jamais le mépris, et elle est toujours précédée d'une incertitude. L'homme de génie sait qu'il met au hasard, et il le sait sans avoir calculé les chances pour ou contre ; ce calcul est tout fait dans sa tête.

Dans le mot génie de son Dictionnaire de musique de 1767, Rousseau allait au-delá, en anticipant la conception de l'artiste romantique: le génie est une exception qui s'élève au-dessus de la masse, et le génie musical est prédisposé á posséder l'univers á travers les notes. De plus, contrairement á ce qu'affirmait Diderot, il est sensible, il déborde de sentiment, il délire, il est la proie de l'extase, du transport et de l'enthousiasme:

Ne cherche point, jeune Artiste, ce que c'est que le génie. En as-tu : tu le sens en toi-même. N'en as-tu pas : tu ne le connoîtrois jamais. Le Génie du Musicien soumet l'Univers entier á son Art: il peint tous les tableaux par le Son ; il fait parler le silence même ; il rend les idée par des sentimens ; les sentimens par des accents ; et les passions qu'il exprime, il les excite au fonds des cœurs . La Volupté, par lui, prend des nouveaux charmes ; la douleur qu'il fait gémir arrache des cris ; il brûle sans cesse et ne se consume jamais. Il exprime avec chaleur les frimas et les glaces ; même en peignant les horreurs de la mort, il porte dans l'ame ce sentiment de vie qui ne l'abandonne point, et qu'il communique aux cœurs faits pour le sentir. Mais, hélas, il ne sait rien dire á ceux où son germe n'est pas, et ses prodiges sont peu sensibles á qui ne les peut imiter. Veux-tu donc savoir si quelque étincelle de ce feu dévorant t'anime ? Cours, vole á Naples écouter les chefs-d'œuvre de Leo, de Durante, de Jommelli, de Pergolèse. Si tes yeux s'emplissent de larmes, si tu sens ton cœur palpiter, si des tressaillements t'agitent, si l'oppression te suffoque dans tes transports, prends le Métastase et travaille ; son Génie échauffera le tien ; tu créeras á son exemple : c'est ce que fait le Génie, et d'autres yeux te rendront bientôt les pleurs que les Maîtres t'ont fait verser. mais si les charmes de ce grand Art te laissent tranquille, si tu n'as ni délire ni ravissement, si tu ne trouves que beau ce qui transporte, oses-tu demander ce qu'est le Génie ? Homme vulgaire, ne profane point ce nom sublime. Que t'importera de le connoître ? tu ne saurois le sentir : fais de la Musique Françoise.

Tel était le concept qui se formait alors dans la philosophe allemande prékantienne liée au concept de sublime. Le suisse Johann Georg Sulzer, contemporain de Rousseau, avait donné une définition semblable dans l'Allgemeine Theorie der schönen Künste, dont la publication commença en 1771: l'artiste était celui qui avait une vision intérieure infiniment supérieure aux autres, et une plus grande habileté. En France, où la résistance du rationalisme des Lumières fut beaucoup plus forte qu'en Allemagne, et où le changement radical provoqué par la Révolution dans le tissu social et politique était apparu comme un élément fondateur, et fondateur d'une nouvelle esthétique, les influences étrangères et ce qu'apportait de neuf le mouvement pan-européen furent masquées par les nouveautés révolutionnaires mais constituèrent cependant pour les Français une impulsion fondamentale. L'apport de l'étranger arriva avec retard et de façon moins systématique: non pas á travers la réflexion philosophique et esthétique, mais á travers la littérature. La Révolution avait refondé le sujet politique, de même la littérature eut le mérite de refonder le sujet poétique qui reposait sur le génie individuel. La figure de l'artiste, homme de génie, se précisera dans les années 1800-1820 en opposition á l'homme de lettres du XVIIIe siècle, trop moraliste et trop politique et en opposition au bourgeois, incapable d'aller au-delá du bon sens. On en verra l'illustration symbolique dans le conflit entre Hector Berlioz et son père lorsque, depuis Paris le premier lutta pour embrasser la carrière de musicien et que, depuis La Côte, on fit tout pour éviter un tel aboutissement á une éducation diligente et soignée. Ce conflit, le premier qu'affronta Berlioz dans une vie de lutte perpétuelle contre le bourgeois et ce qu'il représentait symboliquement dans son esprit d'artiste, confirma en lui l'idée que le génie est en guerre contre le soi-disant bon sens et que c'est la force de l'idéal qui donne l'énergie pour mener ce combat: le génie est un héros.
En littérature, le concept de génie se heurtera, dans les années 1830, á celui de poète engagé et prophétique, l'intellectuel humanitaire á la Victor Hugo et á la Lamartine, les « mages » romantiques confiants dans leur mission et dans l'avenir. On aura alors, d'un côté, l'artiste pur, artisan de la beauté - aspiration qui sera celle de Berlioz et de Théophile Gautier - et de l'autre, le poète inspiré et irresponsable, livré tout entier au sentiment, tel que le conçoit Musset, conduisant á la mystique romantique du génie qui sera á son tour remise en question par la génération suivante.
En musique, le concept de l'artiste et l'idéal de l'art sont exprimés pour la première fois en France par Berlioz: Benvenuto Cellini en sera la représentation musicale. Son art, la musique, qui ne partait pas gagnante par rapport á la littérature, était terre encore inconnue, tout entière á découvrir: quels univers pouvaient s'ouvrir en musique au génie ? De plus cet art était devenu l'art romantique par excellence: son divin prophète sera Beethoven á la fin des années 1820. Dans la Biographie des frères Michaud, Beethoven, naturellement, était absent. On n'y trouvait pas grand chose non plus sur Bach et sur Mozart. Ni l'un ni l'autre ne comptaient parmi les grands hommes du siècle précédent ou de l'actuel. Mais Gluck figurait dans le volume qui fut publié en 1816. Gluck est l'exemplum sublime, et c'est á Gluck et á son idée de dramaturgie musicale que Berlioz restera lié pour toujours. Michaud citait aussi de nombreux génies de la musique française: des créateurs de musique dramatique, évidemment, parce que la musique instrumentale n'était pas considérée comme un art digne du génie. Le volume où figurait Grétry parut l'année suivante, en 1817. A propos de Gluck, pour qui dans les Mémoires, il déclare avoir éprouvé « une passion instinctive » avant même de connaître sa musique, car il n'avait pu disposer dans la bibliothèque paternelle que de quelques fragments d'Orphée et Eurydice, Berlioz pouvait lire dans Michaud ces mots qui résument bien l'idée que les Français de l'époque se faisaient de l'inspiration musicale: « Gluck disait souvent qu'avant de composer il essayait d'oublier qu'il était musicien. Imiter l'accent des passions, peindre les objets qui, présents ou évoqués sur la scène, concourent á l'action dramatique, tel est le but de l'artiste ».
Simples mélodies jouées au flageolet, leçons de musique dispensées par le modeste maître Imbert qui lui enseigna la flûte, puis á partir de 1818 par l'alsacien Dorant qui lui enseigna la guitare; quelques scènes d'opéra jouées au piano, écoutées dans les salons de province; musique d'ensemble, surtout des quatuors de Pleyel exécutés avec ses amis dans de petits concerts du dimanche; romances entendues dans les lieux les plus divers et romances écrites avec le peu de connaissance dont il disposait; composition d'un pot-pourri concertant pour flûte, cor, deux violons, viole et contrebasse que le jeune Berlioz proposa crânement á une maison d'édition musicale á Paris, manifestant déjá un courage et une hardiesse qui continueront á le soutenir par la suite; tentatives d'apprendre les principes mystérieux de l'harmonie en se perdant dans le labyrinthe du trop docte Rameau - même simplifié par d'Alembert - et trouvant un fil d'Ariane dans le petit traité de Charles-Simon Catel, qui connut alors un grand succès en raison de sa facilité: c'est á travers toute cette succession d'efforts que se forma et se développa dans l'esprit de Berlioz l'idée de la musique en tant que territoire inexploré et plein de potentialités pour le génie qui y pénétrerait afin de recréer par le son ces passions sublimes qui semblaient déjá brûler son âme. C'était une idée sans aucun rapport avec la réalité.
Une feuille de papier á musique réglée á vingt-quatre portées, une symbolique feuille blanche, pour une musique toute potentielle, tout entière á écrire, suffit á galvaniser définitivement son imagination et á la faire s'envoler vers la conception d'un orchestre aux sonorités exceptionnelles et inouïes, capable d'incroyables prouesses artistiques. C'est lorsqu'il vit cette feuille que, d'après les Mémoires, il abandonna toute idée de répondre aux espoirs du docteur Berlioz qui rédigeait pour sa descendance le Livre de Raison, avec l'illusion que ses enfants « connaissant l'honneur des souvenirs [de leur famille] s'efforceront de les imiter » et que « l'ombre d'un père vertueux, quand elle apparaît á ses enfants, doit les retenir pour qu'ils remplissent leur devoir ». Pendant que le père vertueux lui montrait les traités d'anatomie pour le préparer á la future carrière qu'il espérait pour lui, le jeune Hector en imaginait une autre, beaucoup plus belle parce que construite sur un rêve de gloire.
Le passeport intérieur français, délivré le 26 octobre 1821 au jeune Berlioz qui venait de passer son baccalauréat ès lettres et qui devait aller étudier la médecine á Paris, donne la description suivante:

Taille d'un mètre et soixante-trois centimètres. Cheveux blonds, front ordinaire, sourcils blonds, yeux gris, nez bien, bouche moyenne, barbe naissante, menton rond, visage ovale, teint clair. Signes particuliers, aucun.

 
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